Quand la France fuit dans vos traductions

Un contenu traduit peut conserver les organismes, les procédures et les exemples du pays d’origine. Comment on a traqué ces fuites sur des centaines de pages, et pourquoi on ne cherche surtout pas le mot "France".

Jim Sagnier 6 min de lecture
Écriture & contenuEurofiscalis : après la migration · épisode 3
L’essentiel en bref

Un article en allemand sur les seuils déclaratifs européens. Bien traduit, bien écrit. Et qui renvoie le lecteur allemand vers le portail de la douane française. La langue est correcte, mais le lien ne correspond pas au pays traité. C’est ce décalage que nous cherchions dans le stock traduit.

Je suis Jim. Troisième épisode de l'après-migration Eurofiscalis. Dans l'article traduire n'est pas transcréer, j'expliquais comment adapter les références et les procédures au marché visé. Mais il restait le stock. Des centaines d'articles traduits avant cette règle. Et dans ce stock, la France fuyait un peu partout.

D'où vient la fuite

Le mécanisme est simple. Un sujet est européen par nature : un identifiant douanier, un seuil de déclaration, un régime d'importation. On l'écrit d'abord en français, parce que c'est notre langue de travail. Et en l'écrivant, on l'illustre naturellement avec ce qu'on connaît : le portail français, l'administration française, le taux français.

Puis on le traduit. La traduction est fidèle, justement. Elle garde tout. Y compris les exemples qui n'ont de sens qu'en France. Résultat : un article polonais qui cite la DGFiP, un article italien qui parle de SIRET, un article norvégien qui affiche 20 % de TVA comme si c'était une évidence.

Pourquoi on ne cherche pas le mot « France »

Premier réflexe : chercher « France » dans toutes les traductions. Mauvaise idée. Des articles citent la France pour de très bonnes raisons : une comparaison, un flux de marchandises depuis la France, un vendeur français qui s'installe ailleurs. Tu te retrouves avec des centaines de résultats, dont la grande majorité sont parfaitement légitimes.

Nous avons cherché des marqueurs du contexte français, puis relu les résultats :

  • les portails officiels français ;
  • les administrations françaises, douane et impôts ;
  • les identifiants d'entreprise français (SIRET, SIREN, Kbis) ;
  • les noms français des déclarations ;
  • un taux de 20 % écrit en dur.

Et surtout, on ne les cherche que là où ils sont suspects : dans les articles qui ne sont pas en français, et qui ne sont pas classés dans la rubrique France. Un marqueur français dans un article sur la France, c'est normal. Dans un article sur l’Allemagne, il demande vérification : il peut aussi s’agir d’une comparaison légitime.

Ce qu'on a trouvé

Sur plus de 700 articles analysés, plus d'une centaine ont été signalés. Une quarantaine présentaient un marqueur fort. Les cas devaient encore être relus pour confirmer le décalage. Le reste demandait un œil humain.

Et c'est là que le tri par certitude est indispensable. Un Kbis mentionné dans un article sur le numéro de TVA d'un autre pays, par exemple, c'est souvent une comparaison volontaire (« l'équivalent de notre Kbis »). Pas une fuite. Si tu corriges tout à l'aveugle, tu abîmes des contenus qui étaient très bien.

Les cas les plus parlants :

L'article sur les seuils de déclaration européens. Là, la francité n'était pas un détail, elle était dans la structure même de l'article : les noms français des déclarations, les procédures françaises, les sanctions françaises. Impossible à corriger par petites touches. On l'a relocalisé : une version allemande construite autour de l'administration allemande et de ses propres seuils, une version italienne autour de la douane italienne, et ainsi de suite.

Un calculateur de TVA qui, dans certaines langues, partait d'un taux de 20 % codé en dur. La valeur par défaut ne suivait pas le pays choisi. Il fallait donc tester le calculateur, pas seulement relire la page qui le présentait.

Relocaliser n'est pas retraduire

Une fois la fuite trouvée, la tentation, c'est de remplacer le mot. Mettre l'administration allemande à la place de l'administration française, et passer à la suite. Lorsque la procédure elle-même diffère, changer le nom de l’organisme ne suffit pas.

Relocaliser, c'est trois choses :

Réécrire le fond pour le pays. Les bons organismes, les bonnes règles, les bons délais, les bonnes pénalités. Pas seulement les bons noms.

Rebrancher les données. Les taux et les seuils ne sont pas écrits dans le texte, ils sont branchés sur une fiche par pays. Relocaliser un article, c'est aussi le rebrancher sur la fiche du bon pays.

Repointer le maillage. Un article allemand qui renvoie vers la page française d'un sujet doit désormais renvoyer vers son équivalent allemand. Et s'il n'existe pas, on retire le lien plutôt que d'envoyer le lecteur vers une page dans une langue qu'il ne lit pas.

Ce que je retiens

Un contenu traduit hérite de tout ce que contenait l'original, y compris ses angles morts. Sur un site multilingue, prévois un audit des fuites de ta langue d'origine, avec une liste de marqueurs plutôt qu'une recherche naïve, et un vrai tri humain avant de corriger. Pour les nouveaux contenus, nous préparons les références du pays cible avant la rédaction. La traduction reste utile pour les passages communs, mais elle ne valide pas les règles locales.

Modifier les contenus sans les dépublier

Une autre erreur concernait l’état de publication dans le CMS : en préparant une réécriture, j’ai retiré du site une page bien positionnée. Je raconte cet incident dans l’article suivant : le jour où j'ai dépublié une page n°1.